Saison 01. Épisode 06.

Argh, je n’ai absolument pas envie de « faire un câlin à Maman ». J’avais entendu ces mots quand le grand Karl nous racontait ses histoires du Pays Heureux, et je n’imaginais pas qu’une « Maman » aurait l’aspect d’un monstre obèse et bleu. Je fronce les sourcils et contracte les mâchoires. Je n’imaginais pas non plus qu’un « câlin » désignerait une sorte de torture pratiquée dans ces mines sombres. Je m’immobilise à deux mètres d’elle, résolu à ne pas m’avancer d’avantage et je scrute la roche à la recherche d’une issue. Prêt à utiliser ma pierre.

Elle continue de me sourire :

– Qu’est-ce qu’il a ? Il est timide, le petit dernier !

Et elle éclate d’un rire sonore, keeah-keeah-keeah-kau-kau, qui me rappelle les glapissements des goélands à l’heure où les Grands jetaient les déchets à la mer. Les Grands avaient le droit d’aller dehors, au bord de la falaise. Moi, j’y ai jamais mis un pied. Je ne bouge toujours pas. Siar grogne, Filan me pousse dans le bas du dos :

– Tu fiches quoi, Gugusse ? Grouille, Maman attend son câlin.

Elle tend ses bras vers moi et je suis hypnotisé par la taille de ses mains, deux fois plus larges que ma tête.

Puis je vois ses doigts.

Et horrifié, je recule d’un pas : ils ont la forme des boudins que je devais préparer à la Léproserie. Ma tâche, c’était de remplir les boyaux avec le sang que les Petits avaient mélangé avant à d’autres ingrédients. J’avais les mains dans le sang à longueur de journée et je ne savais même pas d’où il venait, ce sang… Si je ne m’étais pas enfui, j’aurais peut-être fini au poste de « cuiseur ». Je n’arrive pas à détacher mes yeux de ses doigts gonflés. Je grimace et tourne la tête vers sa bouche, ornée d’un fin duvet bleu marine. Une Maman a donc de la moustache. La matière dont Filan m’a enduit se craquelle. Ma peau me démange. Des chuchotements s’amplifient autour de moi :

– Il fiche quoi ?

– Pourquoi qu’il y va pas ?

– Fillan, c’est quoi, ce gars que tu ramènes !

Dans un bourdonnement indigné, ils saisissent mes mains, tirent sur mes vêtements, s’agrippent à mes cuisses et m’entraînent vers elle. Un vrai essaim de mômes autour de leur Reine des mouches. Je leur résiste, je m’arque sur mes jambes. Le sourire de Maman se transforme en rictus de dépit, elle secoue la tête de gauche à droite, prend une grande inspiration sifflante, expire lentement, et j’ai l’impression qu’une bourrasque de vent s’engouffre bruyamment dans la pièce souterraine. Son souffle parvient jusqu’à nous et il est si dense qu’il se colle à moi. Une odeur insupportable envahit l’espace. Je me mets en apnée pour ne plus sentir cette puanteur. C’est celle du sang pourri, je la reconnais. La grappe d’insectes s’est tue d’un coup ; plus aucun bourdonnement ne trouble le silence ; ils sont totalement immobiles ; pas un seul pour me bousculer. Des statues de pierre bleue aux yeux terrifiés. J’essaye de remuer la main pour prendre ma pierre mais je n’y arrive pas. Je suis paralysé. Fichue trouille… Maman me fixe, et je me demande si elle va m’aspirer vivant lorsqu’elle va avoir besoin d’avaler de l’air…

Hippopotaciturne-picto-Carole01

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