Saison 01. Épisode 07.

Ma pierre.

Elle va me sauver. Elle l’a déjà fait.

Le jour où ce grand type en sueur m’a attrapé à la sortie de l’atelier, qu’il m’a plaqué au sol, fouillant ma ceinture de pantalon. Il sortait de nulle part, ce gars-là, il n’était pas de la Léproserie, je les connais, les matons !

La pierre était par terre, elle veillait sur moi. Je me débattais comme un beau diable, beuglant comme si on m’ouvrait la gorge aux ciseaux, j’envoyais des coups de pieds frénétiques dans le bide de la brute avinée, et je l’ai vue. J’ai tendu le bras, encore un peu, écarté les doigts, le tissu de mon futal a craqué, il a voulu me retourner mais j’avais la pierre dans la main. C’est pas pour rien qu’on me surnommait l’anguille. D’un coup, j’ai vrillé et frappé. Juste entre l’oeil et les cheveux.
Paf.
Paf.
Paf.
Au début, ça n’a rien fait et il a continué à grogner mais après, le sang est apparu. Il y a eu ce bruit de bois sec qui craque et il s’est affalé. J’ai continué jusqu’à ce que je puisse plus, le bras paralysé par l’effort. Je me suis extirpé de sous son corps gras, j’ai titubé, et j’ai embrassé ma pierre maculée de sang. La mienne. Mon amie, ma liberté.

Je réussis à fourrer la main dans ma poche.

Et puis j’entends les rires.

C’est comme le fouet qui cinglait quand on avait mal travaillé : je reviens à la réalité.

Je regarde autour de moi ; tout le monde se marre. Ceux qui m’attrapaient et me poussaient vers Maman dix secondes plus tôt se déboitent la mâchoire, me montrent de leur index tendu et se tapent les cuisses. Le son de ce chapelet de gorges hilares se répercute dans la grotte dans une terrible cacophonie et je suis cerné par l’écho, ah ah hu hu, je t’en foutrais des ah ah ; j’ai l’impression qu’un millier de personnes se moquent de moi. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de drôle. Même Siar dont la fourrure beige se détache sur le bleu luisant de la paroi a l’air de se bidonner, avec sa gueule ouverte.

– Tu viens de la Léproserie.

Je me tourne vers Maman. Ce n’est pas une question. Elle m’observe avec attention.

Les rires s’apaisent.

À mon tour, je l’examine, et je suis bien obligé de cligner des yeux parce qu’elle ne se ressemble plus. Où est passé le monstre putride qui se tenait devant moi il y a quelques instants ? Bien sûr, elle est énorme. Bien sûr, ses mamelles dégoulinent sur son ventre et j’ai du mal à en détacher les yeux. Mais l’odeur de sang s’est évaporée, son haleine est quelconque, ses doigts sont… des doigts, un point c’est tout, tête de linotte, pauvre andouille. J’ai cauchemardé debout !

– Tu as ce regard épouvanté qu’ils ont tous, elle m’explique. Un traumatisme, ça s’appelle.

Sa voix est grave. Dans mon cerveau, elle sonne comme le choklat. Je pince les lèvres. Je sais pas quoi répondre alors je continue à la dévisager. Ses pupilles sont larges, noires.

– Louwnak va bientôt rentrer. Tu le connais ?

Je fais non.

– Il s’est enfui il y a six ans. On l’a recueilli. Il est resté. C’est un adulte, maintenant.

Je sens une présence dans mon dos. Filan.

– Je te l’ai dit, y a rien à craindre, on appartient à la Ligue.

Maman plonge ses yeux dans les miens, sourit, et m’ouvre ses bras.

Hippopotaciturne-picto-Marie01

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