Saison 01. Épisode 10.

– Tais-toi donc ! rouspète Filan dans un souffle.
La fille se recroqueville dans un coin et croise les bras. Dans la pénombre, je la sens bouder. 
Le radeau glisse sur la surface de l’eau sombre, des nuages gloutons accourent à notre rencontre et avalent le ciel. On se croirait en enfer. Mon enfer est noir, un grand néant où l’on avance à l’infini et où résonnent des bruits de bouches qui mâchent, croquent, sucent, crachent, broient. N’y pense pas, crétin, pas la panique, ici, sur le radeau ! Sois dehors, dans la liberté !
J’aimerais bien me rapprocher, toucher la fille. Savoir si elle est comme moi, la même chair, la même vie.
– On ne voit plus rien ! murmure-t-elle.
Siar émet un léger grondement et elle la boucle enfin.
Je me souviens de maman, maintenant, oui, sa robe, son sourire et sa voix comme une grotte où rien ne peut arriver. Grâce à maman-la-grosse. Je fouille dans ma tête mais aucune trace de fille en particulier. Pas un souvenir de maman en modèle réduit, de silhouette fine aux cheveux longs comme celle qui est contre moi. Elle sort d’où, cette fille ? On en parlait avec le grand Karl et les autres, le soir, dans le dortoir. Pourquoi qu’il n’y avait pas de filles, à la Léproserie… Mais maintenant que j’y pense, comment je le sais, que c’est une fille, s’il n’y a aucune fille dans ma tête ? Ma mémoire s’est fait la malle, bloub, elle a disparu comme le Moineau dans le marais. Le Maître l’a-t-il effacée d’un coup, pof, avec une machine de mort qui ronfle et gémit comme celles qui font le boudin ?
La fille soupire ostensiblement.
J’ai envie de me marrer parce qu’elle est ridicule avec ses manières, mais soudain, Siar se tend. Ses muscles se contractent, il se ramasse et je me crispe, moi aussi, je rentre les épaules. Le radeau traverse une longue brassée de joncs qui forment un tunnel autour de nous et me griffent le visage, nous débouchons sur un canal calme bordé de roseaux qui pendent. Au bout, derrière un rideau d’arbres malingres, un, deux… non, trois faisceaux de lampes crèvent la nuit.
– Par ici ! crie une voix.
Filan arrête le radeau. Lui si calme, il respire plus vite.
Un quatrième rai de lumière balaie l’obscurité marécageuse. Les flashs blancs éclairent des monticules, de hautes herbes foisonnantes, des nappes d’eau saumâtre, des arbres morts, des troncs entassés, et des formes ondoyantes qui glissent et disparaissent.
Je me tourne vers Filan. Yeux écarquillés, il est paralysé. Siar s’approche de lui, notre embarcation tangue.
Les lampes tournicotent, des hommes beuglent.
– Ici, j’ai vu quelque chose ! hurle l’un d’eux, braquant la lumière dans la direction opposée à la nôtre.
Je serre les poings.
C’est Ventouse, un des matons de la Léproserie.
Ils sont venus pour moi.
Enfin, Filan se reprend et pousse sa perche à contre-sens.
Demi-tour.
Les voix sont de plus en plus précises. On entend les hommes patauger.
– Montre-toi ! On sait que tu es là !
La fille se redresse.
– Je vais descendre… chuchote-t-elle.
Filan se retourne vers elle d’un coup.
– Dis pas de connerie ! articule-t-il.
– C’est moi qu’ils cherchent, je les interromps. Je les connais.
– Mais non, imbécile. Ils sont venus pour moi ! crache-t-elle.
– Assieds-toi ! ordonne Filan.
Nous heurtons un massif dont les feuilles frémissent dans un bruit de papier froissé.
Je sens la brûlure des lampes sur ma nuque avant de comprendre qu’on est repérés.
– Vite ! Par ici, les gars !
– Là !
L’eau gicle, la lourdeur des pas embourbés éclate, les lumières et les voix se resserrent.
Filan plante sa perche dans le sol de toutes ses forces, et han ! Il pousse, recommence, pousse et han !
La fille est debout, fixe les hommes, le radeau ballotte, mon coeur chavire.
– Hey ! Assieds-toi, j’ai dit !
Filan est furieux. Je voudrais l’aider mais je ne sais pas quoi faire, Siar saute à l’eau dans une gerbe qui m’éclabousse.
– Siar ! je crie.
Un instant, j’ai peur qu’il aille au-devant des hommes, qu’il les attaque. Ils sont sûrement armés, il va mourir ! Mais non, il tourne sur lui-même, le museau hors de l’eau, nage, effectue un demi-cercle et pousse le radeau de son groin en pagaille. Les hommes s’exhortent à accélérer.
– Mila ! Rentre vite, sinon ton père va se fâcher et tu sais ce qui arrive quand il se fâche ! tonne une voix.
Ça, c’est Le Croquemort, je reconnais son timbre nasillard.
Je me tourne vers la fille.
– C’est toi, Mila ?
– Plus vite, ils nous rattrapent ! lance-t-elle, les yeux rivés à la troupe d’hommes.
La panique monte, monstre, elle m’étouffe ! Un oeil en moins à la petite cuillère s’ils m’attrapent ! Je ne veux pas perdre mon oeil !
– Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? je balbutie.
Je me traîne sur le radeau, j’attrape Filan par la manche.
La lune surgit.
– Tu sais nager ? demande Filan.
La sueur dégouline sur son front plissé. Les hommes se rapprochent, leurs lampes me balafrent.
– Non ! Non !
– Alors arrête de gigoter, sinon on va finir par verser, et ferme-la !
Il lève sa perche et han. Je m’agenouille, je pagaie avec ma main, doigts tendus. Ridicule. Ça fait floc, floc, floc.
Un coup de feu explose, l’impact soulève de l’eau avec un bruit fondu quand la balle fend la surface à un mètre de Siar.
– Ne tirez pas !
– Plus vite, plus vite ! supplie la fille.
– Arrêtez de tirer ! renchérit une voix.
– Mais il y en a d’autres !
– Ta gueule, le Borgne ! Si on la blesse, il nous tuera !
Le Borgne est avec eux. Un ancien de la Léproserie devenu maton. Il s’est fait attraper lors d’une tentative de fuite… Le Borgne. Je frissonne.
Un épais nuage nous replonge dans le noir.
– Ne tirez pas ! Ordre du Maître !
Hein ? Le Maître ne veut pas qu’ils tirent ?
– Je vous l’avais dit ! siffle la fille. Viiiiite !
Filan halète, mon épaule chauffe.
– Ils arrivent… gémit la fille.
Je me tourne vers elle au moment où la lune sort vainqueur de sa bataille cosmique.
La fille se place de l’autre côté du radeau, nos épaules se touchent, elle m’imite. Floc, floc, floc. Je suis à quelques centimètres seulement. Son visage est une évidence frappée par la lumière blanche de la lune, une figure d’animal traqué douce comme la mousse sous les arbres ; ses yeux sont aussi noirs que l’eau et les nuages qui nous cernent, ils brillent, immenses, ils ouvrent un monde, ils sont une promesse et je reste figé parce que personne ne m’avait dit comme c’est beau, une fille.
– Retiens-la ! crie Filan.
Le temps que je me ressaisisse, il est trop tard.
Elle a plongé dans le marais.
Je me relève d’un bond.
Sa tête disparaît dans un grand plouf, refait surface plus loin, et aussitôt, elle s’éloigne, battant l’eau de ses bras maigres. Vers les hommes à nos trousses. Ventouse, le Croquemort, le Borgne et son fouet qui claque et ouvre la peau comme un rien.
Siar lâche le radeau, commence à la suivre. Je voudrais faire pareil mais par le sang, j’ai trop la trouille, je veux garder mon oeil, mais la fille…
– Siar ! Ici, tout de suite ! ordonne Filan qui continue à souquer, plié en deux.
Le museau fou hésite, revient vers nous.
– Pourquoi elle a fait ça ? je demande.
Les hommes éclaboussent, jurent et se rapprochent de la fille, petite boule de cheveux mouillée perdue dans le marais.
– Elle est là !
– Vous voyez les autres ?
– Ouais ! Tirez !
Leurs fusils pétaradent, je me baisse et me tourne vers Filan. Ses yeux sont agrandis.
– On ne peut rien faire, Gugusse, rien…
Je sais qu’il a raison mais un affreux goût de bile tapisse ma bouche. Empoté ! Ton oeil, allons bon, tu veux garder ton oeil et tu l’abandonnes, lâche !
Je prends un coup sur la tête, me baisse aussitôt, le coeur battant, découvre qu’une branche m’a heurté. Les balles se perdent, ne blessent que l’eau et le ciel. L’avant du radeau rebondit sur un bosquet de plantes touffues. Le passage est clos. Filan me tend la perche, j’obéis tandis que lui sort une serpette de sous sa chemise déchirée et nous fraie un passage dans la jungle humide.
Siar nous suit toujours.
Je me retourne. Les hommes sont immenses, leurs fusils raides dans la nuit, leurs lampes froides.
Ils sont tout proches mais l’arbre nous masque et nous protège.
Filan a terminé de creuser son sillon, il me bouscule, reprend la perche, mes talons glissent sur le radeau mouillé, je tombe sur le cul. Nous finissons de traverser la forêt de feuilles. Les herbes folles nous cachent la fille.
Son cri me déchire de l’intérieur.
– Retrouve-moi ! Retrouvez-moi ! S’il-vous-plaît ! Je suis la fille du Maître ! La fille…
Je suis debout, j’ai mal, je la cherche. Une trouée se découpe entre deux bosquets.
Les hommes sont sur elle, l’entourent, la hissent.
Sa silhouette fine et détrempée disparaît derrière leurs grands corps.

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