Saison 01. Épisode 11

Nous voguons jusqu’à l’entrée de la mine sans échanger le moindre mot. Je suis recroquevillé, la tête entre les mains. J’ai l’impression qu’on m’appuie sur la nuque et que ça m’empêche de respirer. Là, à cet instant, je suis incapable de bouger. Mon corps est dur comme de la pierre. Je me retiens de chialer vraiment pour éviter qu’on nous repère et aussi parce que Filan m’a déjà vu le faire dans les bras de « Maman bleue ». Et il va finir par croire que je ne suis qu’une mauviette.
Bientôt, je sens qu’on me touche. Mon copain est obligé de me filer un coup de coude dans les côtes pour que je réagisse.
– Hé, tu te bouges, mon Gugusse ! Moi, j’aimerais bien dormir un peu. J’ai les bras en feu et les paupières qui pèsent des tonnes. Et puis, on a une réunion à midi. Faudrait pas qu’on arrive en retard ou qu’on ait la tête ailleurs pendant qu’on nous cause ! J’ai pas envie de me faire secouer les puces !
Je me lève difficilement. De quoi parle-t-il ? En tentant d’enjamber la barque, je perds l’équilibre. Siar me pousse alors vigoureusement en avant avec son groin humide. Je vole et atterris direct dans la poussière bleue. J’en ai plein la bouche et les trous de nez mais au moins je suis sec. Sans m’attendre, Filan et sa bête s’engouffrent dans les boyaux de la montagne. Je les suis péniblement. Je n’ai rien bu ni mangé depuis vingt-quatre heures. C’est pour ça que la tête me tourne et que j’ai envie de gerber. N’y pense pas Gus ! Avance et ne les perds pas ! Demain, ça sera mieux, Gus.
Nous atteignons le dortoir de Filan. Siar reste à l’extérieur sans doute pour garder l’entrée. Trois paillasses se sont libérées durant notre escapade. Je m’allonge sur la première qui me tend les bras. Mon copain s’endort presque instantanément et ronfle comme la chaudière à charbon de la Léproserie. Moi, mes yeux sont fermés mais ils laissent passer des images. Je vois Mila qu’un homme tient d’une main comme un lapin mort. Je vois les yeux terrifiés de la fille qui me transpercent. Je me bouche les oreilles pour ne pas l’entendre crier mais ça ne marche pas. « Retrouve-moi ! Retrouve-moi ! Retrouve-moi ! Retrouve-moi ! ». Je lui réponds à voix basse :
– Mila, je peux pas. Je peux pas, Mila… je peux pas retourner là-bas. Personne ne retourne jamais là-bas. Tous préfèrent crever avant, s’ils le peuvent. Tu le sais ça, Mila. Je peux pas…
Tout en parlant, mon ventre se tord et prend feu. Des gouttes ruissellent sur mon front et je sens que ma tête va exploser. Ma voix tremble.
– C’est impo… impo… impossible, Mila. C’est… c’est trop dur. Pardon Mila. Pardon… pardon… pard…
– Ta gueule, mauviette ! hurle un mec derrière moi. On s’en fout de ta Mila ! Si t’arrives pas à fermer ton clapet, j’peux te filer un coup de main, si tu vois ce que je veux dire. Un bon pain dans la tronche ! Ça te dirait ?
Je me retourne vers le mur. Ca y est ! Les grandes eaux sont lâchées. Ma paillasse va bientôt ressembler à une flaque. Je me parle dans la tête.
– D’accord, je chiale encore mais je ne suis pas une mauviette. Et cette fille, je la sauverai ! Je veux pas qu’on lui fasse du mal. Je veux plus qu’elle crie. Je veux qu’elle me regarde avec ses grands yeux noirs, comme tout à l’heure, quand on était collés sur le radeau. Et puis, je veux qu’après, on se tienne la main. Je veux qu’on se fasse des câlins et des bisous aussi. Je veux qu’on s’aime et qu’on soit ensemble pour toujours. Et que même si on meurt, on restera ensemble.

– Hé Gugusse ! Faut que tu te remues ! Monsieur est attendu.
J’entrouvre un œil et intercepte par miracle une miche de pain qui allait s’écraser sur mon pif. Je l’engloutis en quelques secondes. C’est si bon de manger.
– Je t’en filerai une autre, si tu veux et une gourde d’eau sucrée aussi. Tu mangeras en route ! Allez ! Bouge ! On nous attend, je te dis !
– Qui ?
– Les chefs de la Ligue.
– Mais c’est quoi cette Ligue, en fait ? je demande en me levant.
Il marche devant moi à grands pas. Quand il se rend compte que je le suis de près, il reprend.
– Tu verras, c’est pas des méchants. Ils se battent contre le Maitre et tous les autres maitres qui vivent loin d’ici. Là, ils veulent seulement te connaître.
Lorsque nous arrivons à l’air libre, je m’aperçois que Siar est déjà installé au beau milieu du radeau. Je me place à côté de Filan juste derrière le monstre. Filan attrape la perche et commence à pagayer.
– Fais avancer Siar, Gus, on n’est pas équilibrés.
Je plaque mes mains sur la fourrure drue de la bête. Ça ressemble aux crins d’un balai-brosse. Lorsque j’appuie, c’est comme si des épines pénétraient ma peau.
– Siar, avance. Siar, avance, s’il te plait !
– Pas comme ça ! Prends le bâton, là, à tes pieds et frappe dessus. C’est qu’il est épais mon gros paillasson. Et pour les ordres, tu oublies ! Il n’écoute que moi.
Je saisis le morceau de bois et avec le bout, je tapote timidement son dos. Siar s’agite et beugle en ouvrant largement la gueule.
– Il croit que tu le chatouilles, là. Cogne, bon sang !
Je m’exécute, mais pas trop fort. Heureusement, la bête consent à bouger. Je ne voulais surtout pas l’énerver, ni le blesser. Même s’il m’impressionne encore, je sais, depuis cette nuit, qu’il est gentil.
Le cours d’eau s’élargit à mesure que nous progressons. La brume qui stagne à la surface m’empêche de distinguer l’autre côté. La rive que nous suivons est bordée de saules pleureurs dont les branches trempent dans l’eau. J’imagine que derrière ce rideau, on doit être bien cachés. Quand Filan constate que j’ai avalé le bout de pain et la flotte, il me confie la rame en annonçant :
– Il est temps que tu apprennes. Un coup de chaque côté. Bien régulier. Faut essayer d’avancer droit.
Facile à dire. Le bateau fait un peu ce qu’il veut. Il m’entraine vers le large ou se cogne contre la terre. Mon camarade se tait et sourit bêtement, les mains derrière la tête et les yeux clos. Il prend du bon temps et je rame.
– C’est encore loin ? je demande quand je sens les premières douleurs dans les bras et le dos.
– Non, une demi-heure à peine. Pourquoi ? Ne me dis pas que tu es déjà fatigué ?
Soudain, j’entends un sifflement perçant. Si c’est un oiseau, il doit être énorme. Filan se redresse et reprend les commandes.
– On approche, annonce-t-il. Le guetteur nous a repérés.
Nous abordons une petite plage de graviers noirs. Je l’aide à tirer l’embarcation à couvert, dans les hautes herbes. Un gars surgit d’un buisson.
– Salut Filan ! Il n’est pas bien gros ton protégé.
– Salut Lix, pas gros mais loin d’être con, lui !
Hé les mecs, c’est de moi que vous parlez ? Je suis là ! Je ne suis pas transparent. Je m’appelle Angus. Et puis, je vous emmerde !
Les gars me tournent le dos et s’enfoncent dans la forêt. Siar ferme la marche et vient souffler sur mes mollets quand je ralentis. Après quelques minutes, nous stoppons devant un grand chêne. Je n’aperçois aucune maison ni aucune cabane aux alentours. Lix se baisse et balaie de sa main les feuilles mortes qui tapissent le sol. Il trouve une ficelle sur laquelle il tire d’un coup sec. Elle est attachée à une trappe en planches qu’il soulève sans mal.
– Bienvenue au terrier général, lance Lix en pointant le trou. Je vous en prie, Monsieur le gringalet, donnez-vous la peine d’entrer.
Je descends par une échelle jusqu’à une salle juste éclairée par une bougie posée à même le sol. Mes yeux s’habituent progressivement à la pénombre. L’endroit est vaste et des gens sont assis en silence sur des tabourets taillés dans des troncs d’arbres. Leurs visages sont dissimulés par d’amples capuches. Ils forment un cercle. Filan me guide vers eux et nous prenons place côte à côte sur deux sièges restés vides. J’entends le bruit de la fermeture de la trappe au-dessus de nous. Quelqu’un souffle sur la bougie. C’est le noir complet. Je commence à avoir la trouille.
– Comment t’appelles-tu ? interroge un gars à ma droite sur un ton sévère.
– Angus.
– Angus comment ?
– Comment quoi ? Je sais pas. On m’appelle Angus. Ça suffit pas, Angus ?
– Quel âge as-tu ?
– Douze ans.
– Combien de temps as-tu passé à la Léproserie ?
– Sept ans et quatre mois.
– C’est précis. Tu as compté les jours?
– Non, c’est Olaf. Il fêtait l’anniversaire de mon arrivée.
– Pourquoi t’es-tu enfui ?
– C’est parce que le Maitre a tué Olaf. Olaf, c’était mon ami. Il me protégeait toujours. Olaf, il m’avait dit : « Si je meurs, prends mes chaussures et barre-toi ! Traverse les étangs et tu trouveras de l’aide. »
Le silence dure depuis plusieurs minutes. Pourquoi ils me parlent plus ? C’est fini ? Ils savent ce qu’ils veulent maintenant ? Je vais enfin voir leurs tronches ? Non, mais c’est pas vrai ? Ils roupillent ou quoi ? J’en ai marre et je voudrais sortir mainte….
Un gars se lève brusquement et vient se placer derrière moi. Il m’attrape par le col et me jette par terre. J’atterris sur les genoux au milieu des autres. Je me protège la tête des coups qui, je suis sûr, ne vont pas tarder à pleuvoir.
– Qu’est-ce qui nous dit, gueule le gars derrière moi, que ce bâtard n’a pas été envoyé par le Maitre pour nous espionner ? J’aimerais bien le cuisiner un peu. Dans ma forge, j’ai tous les outils pour ça. En général, je sais les rendre bavards, moi, les mioches.
Filan m’avait pourtant juré que c’étaient des gentils.

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