Saison 1. Epidode 12

J’entends un brouhaha s’élever dans le noir total, ils ne sont pas d’accord entre eux. Le forgeron se baisse vers moi, me maintient par l’épaule et son haleine puante me fait grimacer. Il sent les viscères de la bouche, lui, pire que dans les abattoirs de la Léproserie. Je me mets en apnée. La voix de Filan retentit, plus aiguë au milieu du tumulte.

– Je vous jure, je l’ai récupéré au milieu des marécages, je vous jure, il fuyait. C’est Maman Bleue qui m’a dit de vous l’amener. Elle dit qu’il a des bonnes ondes.

Je ne vais pas me laisser faire, je ne me suis pas échappé de la Léproserie pour me faire torturer par un forgeron sadique. Je me saisis d’une poignée de poussière et la balance vers le visage de l’homme, j’essaye de viser ses yeux à l’aveugle, au-dessus de l’haleine putride. Il hurle et me lâche, j’en profite pour me relever et courir droit devant moi. Pas facile, dans le noir, je trébuche, me cogne contre un objet dur, et me sens soulevé de terre par le col de ma veste.

-Hey l’asticot, où tu veux partir comme ça ?

Ils voient dans le noir ces hommes ou quoi ? Mon vêtement craque et je tombe par terre aux pieds de l’homme. J’essaye de me glisser entre ses jambes, il les serre autour de mes côtes, comprimant ma cage thoracique, je le mords vigoureusement, il éclate de rire.

-C’est qu’il a la rage, ce petit. Comment t’as dit que tu t’appelais ?

-Angus, je souffle, un bout de son pantalon coincé entre les dents.

-OK, Angus, ne panique pas. Zark n’est pas très confiant de nature. Mais à la Ligue, si rien ne prouve que tu es coupable d’espionnage, tu es considéré comme un innocent. N’est-ce-pas, Zark ?

Je discerne une pointe de menace dans la voix de l’homme, mais elle est dirigée contre le fameux Zark, pas contre moi. Il le rappelle à l’ordre, je suis coincé entre les jambes du Chef. Des sifflements, des cris de protestation et des ovations résonnent dans la salle, le vacarme s’amplifie et je finis par me boucher les oreilles. En avançant d’un pas, le Chef me libère de l’étau de ses genoux autour de ma poitrine. J’en profite pour respirer normalement et le groin de Siar me mouille la joue lorsque Filan me saisit sous les épaules, m’aide à me relever et me conduit quelque part dans le noir. « Suis-moi », souffle-t-il. Il semble savoir où me guider. Personne ne nous poursuit. L’intensité des bruits s’estompe, nous nous éloignons du groupe d’hommes.

-Tu vois dans le noir ? je chuchote.

-Oui, à force, je me suis habitué.

-Pourquoi ils ont éteint la bougie ? Pourquoi on est dans le noir ?

-Pour pas que tu voies leurs visages.

-Pourquoi ?

-Ils sont trop reconnaissables.

-C’est-à-dire ?

-Il ne répond pas.

-Dis-moi ? On va où ?

-Arrête avec tes question, Gugus, je t’emmène dans une autre salle, j’obéis aux ordres.

Il me pousse et m’oblige à m’asseoir sur un siège dur, sans doute un de leur tabouret taillé dans un tronc.

-Est-ce que tu peux allumer une bougie ? S’il te plait. J’aimerais voir où je suis.

-Je sais pas si j’ai le droit, je vais leur demander, attends-moi là, je reviens, m’ordonne-t-il avant de repartir.

Je reprends mon souffle, pose mes mains sur mes cuisses et ferme les yeux pour me concentrer et réfléchir. Je suis sous un grand chêne, dans une pièce humide qui sent le moisi, le sol est ici plus mou que dans la grande salle. Je me baisse et tâtonne : de la terre meuble, de la mousse et des champignons. Je refais le point dans ma tête : ces hommes de la Ligue ne sont pas tous des alliés, mais ils ne sont pas tous hostiles. Ils ne veulent pas que je voie leurs visages. Filan a dit qu’ils étaient trop « reconnaissables » : pourquoi ?

Des pas s’approchent, Filan revient, il tient une bougie et il n’est pas seul. Une large silhouette lui succède. L’homme massif est obligé de se baisser pour pénétrer dans la pièce où Filan m’a conduit. Et je peux enfin voir où je suis : c’est une alcôve dont les parois sont faites d’un entrelacement de racines, qui ont été tordues et déplacées pour prendre cette forme. On dirait un cachot aux barreaux sinueux. Je cligne des yeux, croyant voir des tiges onduler comme des serpents. L’homme se voute, s’assoit en face de moi et je découvre enfin son visage.

Je retiens une exclamation d’horreur en croisant le regard triste et fier de l’homme. Ce regard est le seul élément humain de ce qui reste de son visage mutilé. Je baisse les yeux, trop dur à voir. Un pan de sa joue a disparu, il n’a plus de nez, une de ses paupières est gonflée et cache son oeil, sa mâchoire est tordue, une énorme tumeur déforme son menton. Je ne peux même pas lui donner d’âge. C’est un monstre et moi, mes jambes tremblent d’une sacrée trouille, pire qu’à la Léproserie, une trouille triste. 

-Voilà, Angus, tu sais pourquoi mes hommes ont voulu éteindre la bougie quand tu es arrivé.

Je hoche la tête, la gorge nouée.

-Je comprends que tu sois sous le choc.

Je lève la tête vers lui parce que je veux surmonter mon dégout, parce que sa voix est grave et douce et qu’elle n’a rien de terrifiant. Au contraire, je n’ai jamais entendu une voix aussi belle que celle de cet homme. Son regard me happe, et j’en oublie le reste, ma peur et le reste.

-Tu a été courageux, Angus, j’ai connu Olaf il y a bien longtemps et sa mort m’attriste mais s’il t’a dit de fuir c’est qu’il te fait confiance.

J’avale ma salive sans le quitter des yeux. Filan reste planté entre nous, la bougie à la main.

-Tu veux me poser tes questions ?

Je prends une grande inspiration, je me lance :

-Que… que vous est-il arrivé ? je bredouille.

-Ce sont les Maîtres qui nous ont infligé ça, répond-il d’un ton dur, une lueur de rage surgissant dans son oeil clair.

-C’était quand ? 

-Pendant la Guerre des Mines, il y a déjà vingt ans. Quand ils ont imposé leur règne de terreur.

-Mais… Qui étiez-vous ?

-Nous étions les mineurs, nous étions libres, nous avons refusé qu’ils prennent le pouvoir, nous avons essayé de les combattre mais nous n’étions pas des guerriers… Nous n’étions pas prêts  pour le combat et ils nous ont vaincus très facilement. Mais plutôt que de nous exécuter dans les formes, ils nous ont torturés, ils nous ont mutilés volontairement et ils ont exposé nos visages défigurés dans les villages, sur les places publiques. Nous reconnaissions nos proches horrifiés devant nous, nous assistions à leurs réactions de rejet, nous voyions leurs expressions de dégout. Aucun d’entre eux ne pouvait nous reconnaître personnellement. Et s’il l’un d’entre eux l’avait fait, nous n’aurions pas voulu, tant nous étions monstrueux. Les Maîtres nous avaient transformés en monstres, nous leur avons servi d’exemple. Ils ont assis leur régime sur l’exposition de nos figures dévastées. Et après… Après… Ils… Ils ont massacré nos femmes et nos enfants.

Sa voix se casse. Je retiens ma respiration. C’est la première fois que j’en apprends autant sur le pouvoir des Maîtres.

-Ils ne vous ont pas tués ?

-Ils nous ont abandonnés dans une carrière, pensant que nous allions mourir. Nos plaies béantes ne nous laissaient guère de chance de survivre. Mais nous ne sommes pas morts. Peut-être devons-nous notre vigueur à la dureté de nos vies de mineurs ? Peut-être est-ce la haine qui nous a donné l’énergie de nous en sortir ? Nous nous sommes relevés. Nous nous sommes soignés et depuis vingt ans, nous leur résistons, dans l’ombre. Et nous préparons le combat final pour les écraser. Ils ne savent pas que nous avons survécu, c’est notre plus grand atout. C’est pour ça que nous ne pouvons prendre le moindre risque d’être vus, tu comprends ? Nous sommes trop reconnaissables. L’histoire des mineurs aux gueules fracassées est trop présente dans les mémoires des habitants.

-Mais ?… Filan ? Il a le droit de vous voir ?

-Oui, grâce à Maman Bleue. Elle nous a aidés à nous reconstruire, à nous accepter. Et elle a eu l’idée de recueillir des orphelins, avant qu’ils ne soient enfermés dans les Léproseries et de les habituer à nous dès leur plus jeune âge. Son intuition était juste, ces enfants-là n’ont pas peur de nous, nos visages ne les dégoutent pas, nous faisons partie de leurs repères. Pour Filan, nous sommes normaux. Ces liens avec des enfants en ont réconcilié plusieurs d’entre nous avec la vie, crois-moi, Angus.

-Pas Zark ? C’est ça ?

-Pas tous… Nous ne sommes pas encore tous en paix avec nos visages. Avec l’horreur qu’ils provoquent. Nous sommes de monstres.

-Ce n’est pas vous, les monstres, je m’écrie, c’est les autres, ceux qui vous ont fait ça, c’est eux, les monstres !

-Merci petit, tu me donnes envie de sourire mais je t’épargne ça, si je souris, tu seras obligé de baisser les yeux.

-Vous… Vous vous appelez comment ?

-Je m’appelle Lévine.

-Qu’allez-vous faire de moi maintenant ?

-Et bien, Angus, tu vas d’abord te reposer et manger un peu. Ensuite, nous te ferons visiter les souterrains et nous te donnerons ta première mission. Et nous verrons après si tu peux être des nôtres.

-Etre des vôtres ?

-Mon coeur bat fort dans ma poitrine.

-Etre un membre de la Ligue ? Comme Filan ?

-Exactement.

-Quelle sera ma première mission ?

Ses yeux pétillent d’amusement.

-Te trouver ton animal.

-Mon animal ?

-Oui, un compagnon puissant et fidèle, comme l’est Siar pour Filan…

 

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